Nature Individuelle – Patrick Nadeau
Texte de Jeanne Quéheillard

2011

 

Nature individuelle

 

 

« Regarder les herbes pousser entre les pierres d’un mur, voir les mousses s’étaler entre les lattes d’un banc, trouver un objet métallique rouillé dans un taillis… » C’est ainsi que Patrick Nadeau décrit sa relation à la nature. C’est au transfert de cette expérience dans l’habitat qu’il nous invite.

 

Dès 1999, en utilisant des technologies de cultures hors-sol, il inaugure sa réflexion avec un meuble-jardin pour le Festival international des jardins de Chaumont-sur-Loire. Cette armoire mobile et modulable contient la possibilité d’une serre, de treilles, d’un auvent et de terrasses pour accueillir les plantes grimpantes ou tropicales, les fraises ou les primevères au gré des saisons. Figure syncrétique d’une construction qui englobe la cabane du jardinier et son jardin. Depuis, Patrick Nadeau explore l’intégration du végétal dans le quotidien domestique, commercial ou urbain.

 

Nature individuelle force le trait. Ici, l’idée de nature est prise dans son sens restrictif en tant que substance végétale. Nature étrange et insolite, celle qui au 17e siècle est rapportée dans les peintures de paysage. Nature apprivoisée, celle de l’agriculteur/jardinier qui ordonne le paysage. Pour Patrick Nadeau, l’observation prime sur le jardinage. Il porte une attention secrète aux micro évènements végétaux perçus dans le paysage qui, à ce titre, est source d’inspiration. Si le végétal est le matériau privilégié, c’est comme médium qu’il occupe sa pleine capacité d’expression. C’est en non-spécialiste que le designer s’en saisit. En collaboration avec ingénieur, biologiste botanique et horticulteur, Patrick Nadeau explore de nouvelles pratiques du végétal.

 

Nature individuelle complique le trait. Jouant avec la polysémie des termes, Patrick Nadeau donne à la nature un caractère individuel. À travers des objets « végétalisés » autonomes, il invite à prendre possession d’un morceau de nature, d’en faire sa chose particulière. Il s’agit de s’approprier un élément prélevé d’un paysage, de le constituer en une cellule simple et indivisible. Ni source d’inspiration, ni modèle, la nature est un spectacle livré à la contemplation. L’utopie de Nature individuelle se loge dans ce rapport idéal et singulier au monde physique et dans la possibilité de ses artifices. Chaque objet est une fabrique, celle des constructions végétales présentes dans les jardins. Tout est artefact. Les supports en Dacryl, en céramique et en Corian contiennent des techniques de culture qui relèvent de l’ingéniosité humaine. Point d’éloge d’une nature originaire. La rêverie se loge dans la miniature d’une nature artificielle. Arrangement d’objets séparés et de paysages inétendus, Nature individuelle serait la métaphore d’une expérience personnelle de la contemplation.

 

La nature des objets


« Le pot de fleurs est un objet quotidien, vieux comme le monde. Aussi simple qu’essentiel, parfaitement adapté à sa fonction, il est un trait d’union entre la nature et l’espace habité. Cependant, les techniques de culture, ainsi que l’intérêt porté à la nature, se sont transformés. Paradoxalement, dans l’univers domestique, l’implantation du végétal reste quasiment immuable et le pot de terre ordonne toujours la présence des plantes dans la maison. » indique Patrick Nadeau.

À partir de ce constat, il recherche de nouvelles typologies d’objets qui intègrent le végétal. Il dessine des « objets-jardins » ou des « meubles-jardins » qui se confrontent au mur, au balcon ou à la terrasse d’un espace domestique. Tantôt petites structures architecturales, tantôt vases surdimensionnés, certains font preuve d’une grande efficacité horticole pour favoriser le développement luxuriant de plantes d’intérieur tandis que d’autres ressortent d’un mobilier habituel. En rapprochant plantes et objets, végétal et architecture, matière vivante et matériaux artificiels, Patrick Nadeau confronte les objets à des temporalités liées au rythme des saisons ou aux altérations du temps. Face à l’intérêt grandissant porté au végétal, et à la place qu’il occupe comme produit commercial, c’est en designer qu’il s’interroge sur les qualités esthétiques qu’entraînent la conception scientifique des plantes, leur mode de production industrielle et leur diffusion.

 

 

 

Nature Individuelle

 

La série Horizon relève d’une approche géographique de l’étendue.

Horizon 90 est un ruban en Dacryl posé en porte-à-faux sur des cales en bois. Son orientation peut varier de l’horizontale à la verticale, ou sens dessus dessous. Soumise à une torsion, une cavité se forme, donnant un caractère mystérieux à cette surface/étagère. Miniature d’un paysage caverneux dans lequel le regard plonge à l’infini. Horizon 180 est une plaque en Dacryl sur support bois. L’intégration d’un tapis de terreau dans cette surface plane favorise la culture verticale d’un fragment de sol. Adossé au mur, l’objet instaure un faible écart avec l’architecture du lieu.

Horizon 360 est un extrait de nature porté sur un plateau. Ici, c’est la conception d’un tableau de paysage qui domine. La possibilité d’une vision frontale ou d’une vue en coupe, suivant qu’on retourne l’objet ou pas, renforce le caractère démonstratif de la proposition. Le tableau végétal est mobilisable dans tous les sens : dessus, dessous, à l’endroit, à l’envers ou de face, au risque d’imposer aux plantes quelques supplices. La fonctionnalité de l’étagère est soumise à la perversité de son revirement.

 

La nature embarquée


« Travailler avec du végétal est une véritable jubilation. Sa fragilité, les surprises qu’il réserve et la variation infinie de ses qualités plastiques me fascinent et m’intimident. Géométries complexes et subtiles, palettes de couleurs illimitées, effets de transparence, contours insaisissables, textures aussi riches que nombreuses, possibilités de compositions et d’associations sans fin… »

Se livrant ainsi à l’éloge du végétal et au plaisir de son utilisation, Patrick Nadeau insiste sur la plasticité irréductible de ce matériau. Les supports qu’il conçoit, et le recours à des modes de cultures hors-sol technologiquement contrôlés, ne suffisent pas à maîtriser ce qui se produit. Cette « conduite forcée » ne présage pas complètement du résultat. La singularité des objets tient à leur forme potentielle, liée au choix des plantes. Les implants végétaux vont se développer jusqu’à parasiter l’objet et le coloniser. Les plantes s’accrochent, germinent, progressent. Le designer se retire, confiant ses miniatures à la pratique du jardinier.

 

Émerveillé par les géométries complexes du végétal, Patrick Nadeau attend les surprises. L’imbrication qui s’opère entre le végétal et son support ordonne le rapport de contingence dans lequel ils se tiennent. La nécessité du support est intriquée à la nécessité de son recouvrement végétal. La stabilité de l’objet est dépassée au profit de son organicité. La vitalité des plantes et leur poussée sont primordiales. La prolifération et le parasitage sont les phénomènes obligés pour l’apparition des objets. Les sensations naissent de cette hybridation constituée, fondée sur un mouvement d’incorporation réciproque. Les altérations, les modifications, les transformations, sont le fruit d’une réaction du végétal à son environnement. Dotés d’une nature sensible, les objets de Nature individuelle nous renvoient à une préoccupation contemporaine : accorder une sensibilité aux objets par le truchement des nouvelles technologies.

Végétalement parlant, Patrick Nadeau le réalise.

 

Jeanne Quéheillard

 

Nature individuelle permet à Patrick Nadeau de concrétiser ses hypothèses à travers une collection d’objets pouvant initier un usage insoupçonné du végétal. À partir de rencontres croisées de savoirs et de savoir-faire dans différents champs de compétence, le projet trouve ses formes. Les techniques d’implantation du végétal sont apportées par Mathieu Jacobs. Il a conçu des systèmes pour cultiver des plantes quels que soient l’orientation d’une surface et le type de volume qui les accueillent. De nouveaux supports sont rendus possibles grâce au terreau contenu dans un tissu 3D ou grâce à l’insertion d’éprouvettes dans des billes d’argile. Grâce à ces techniques, les plantes sont détachées du sol. Elles rejoignent les objets dont elles deviennent l’un des composants. Postulat initial à partir duquel Patrick Nadeau fait se confronter mobilier, architecture et paysage. Ce n’est pas à l’imitation de la nature ou à la nature comme modèle qu’il travaille, mais à son intégration, sa présence et sa pénétration. En conséquence, il conçoit des supports indissociables d’une végétation qui s’implante.

 

 

Nature individuelle propose deux principes d’objets, selon qu’ils fonctionnent comme contenants ou comme surfaces. Les objets de référence sont connus et communs : vase, table, tabouret, étagère, tableau. Ils subissent un déplacement dans l’ordre de leur utilisation. La présence du végétal ne les laisse pas indemnes d’une modification.

 

Les séries Pot, Rocaille et Tontine sont des contenants. Le pot de fleurs demeure le modèle initial que Patrick Nadeau amplifie. La tontine en cuir est directement issue de l’objet technique horticole utilisé lors de la transplantation d’un arbuste ou d’un arbre.

Avec une culture sur billes d’argile, des pots en terre cuite s’empilent pour devenir colonne ou rocaille. Une colonne en Corian permet de nouvelles compositions florales. Les modules en Corian s’agencent pour faire une cloison.

 

Quand le végétal est convoqué pour sa capacité de recouvrement, les objets sont inscrits dans une relation à l’architecture et au paysage. Ils sont des surfaces.

La série Relief relève d’une approche topographique des niveaux. Elle se réfère à la configuration du terrain comme figure.

Sol détaché du sol, mur détaché du mur, Relief 25 est une plaque de Corian légèrement surélevée du sol. À travers des trous, les plantes s’insèrent et puisent leur substance nutritive dans des billes d’argile. Elles poussent le long d’un treillage tenu par un cadre en bois, conjuguant ainsi jardin d’intérieur et élément cloisonnant.

Entre la forme du carré d’herbe, du pas japonais ou de l’assise, Relief 45 est un piétement en bois sur lequel reposent des plaques mobiles en Dacryl qui contiennent un tapis de terreau. Le jardin se retourne ou se découvre à l’envers. Relief 75 est une table dont le plateau en Dacryl se transforme par paliers successifs. Une surface plane, horizontale se retrouve à la verticale. Elle rend visibles les dénivelés du sol et ses accidents.

Dans la lignée des architectures textiles, Relief 225 est une structure en bois de grande dimension sur laquelle des tapis de fleurs ou de plantes sur terreau s’accrochent simplement – deux crochets suffisent. L’objet est à habiter. Selon qu’il se place à l’intérieur ou à l’extérieur, il est paravent, auvent, tonnelle, cabane, abri sous terre, ou folie de jardin.

 

 

 


       

Rocaille 02

Contreplaqué de bouleau, Corian®

2170 x 15 x 75 mm

Cartouches, éprouvettes, billes d’argile

Festuca glauca Elijah Blue’, Carex hachijoensis Evergold