La charte ouverte
du design végétal
Texte de Patrick Nadeau

2016

 

Une proposition de Patrick Nadeau

 

Le rapport de l’homme à la nature est aujourd’hui l’enjeu de profondes mutations. L’homme devient majoritairement urbain et les villes sont de plus en plus étendues. Sur certains continents, en Amérique Latine ou en Asie notamment, l’équilibre traditionnel entre ville et nature est déjà totalement bouleversé par le développement de mégalopoles absorbant des pans entiers de campagne, sauvage ou cultivée. L’idée de la ville ou de l’architecture comme lieux séparés de la nature s’efface devant l’apparition d’un continuum habité intégrant nature et artifice. S’efface également la représentation d’un homme indépendant de son milieu naturel pour laisser place à celle d’un homme considéré comme phénomène naturel parmi les autres.

Cette imbrication croissante de la ville et de la nature passionne architectes et paysagistes comme en témoignent de nombreux projets contemporains. Lorsque Jean Nouvel propose, par exemple, pour le concours du Guggenheim Temporary Museum of Art de Tokyo, une structure entièrement recouverte de végétaux transformant le bâtiment en montagne, il dissout les limites traditionnelles de l’architecture et réinterprète la relation ville-nature. De nombreux artistes sensibles aux problématiques de l’espace s’intéressent également à cette question. Repoussant le principe de dualité sur lequel s’est appuyée l’architecture moderne (le dedans contre le dehors, l’artificiel contre le naturel, la forme contre l’informe, le visible contre l’invisible…) ils travaillent sur les dépendances multiples et réciproque englobant l’être humain, l’espace construit et la nature. Les installations des plasticiens Gerda Steinner & Jörg Lenzlinger ou les architectures mi-réelles mi-fictives de l’architecte et artiste Philipe Rahm sont, par exemple, représentatives de cette façon de concevoir.

Il est par ailleurs intéressant et significatif d’observer que parallèlement à ces recherches sur l’espace les recherches actuelles sur les nouvelles technologies et les nouveaux matériaux intègrent également très souvent le vivant. Agromatériaux pour l’architecture ou matériaux issus des biotechnologies pour l’industrie connaissent des développements spectaculaires et deviennent tous les jours un peu plus opérationnels.

Le design végétal s’inscrit dans ce contexte. Il s’intéresse aux problématiques liées à l’introduction du vivant dans l’environnement construit (à l’échelle de l’objet et des espaces quotidiens). Il envisage la plante comme sujet à la mesure de l’homme et cherche à mettre en place les conditions d’une coopération. Le végétal est alors regardé comme possible matériau architectural, composant pour les objets ou modèle pour le design… Les enjeux des projets sont d’ordres multiples mais les préoccupations liées aux qualités sensibles et subjectives de l’espace (plastiques, tactiles, olfactives…) sont primordiales. La démarche se nourrit des recherches actuelles issues de différents champs disciplinaires et notamment de la biologie qui après des années d’exploration du règne animal découvre l’incroyable sophistication du règne végétal (les travaux de Francis Hallé sont à ce sujet exemplaires).

Intégrer du végétal dans des objets ou des architectures interroge les disciplines de l’environnement sous des angles nouveaux, inattendus et transversaux. Apparaissent alors des problématiques d’ordre typologique, temporel, plastique, d’usage, technique, écologique, éthique et qualitatif, politique… Ce sont ces questionnements donnant lieu à des interprétations personnelles et faisant intervenir différents types de médias (objet, installation, scénographie, architecture intérieure, voire architecture) qui font la saveur du design végétal.

 

 

Différentes approches du design végétal

 

Typologique

Concevoir des espaces ou des objets mettant en œuvre du végétal renvoie naturellement à des territoires contigus à ceux de l’architecture ou du design tels que le jardin et le paysage. L’intérêt de tels projets se situe justement dans leurs ambigüités statutaires et les ouvertures en termes des recherches formelles, plastiques ou structurelles qu’elles favorisent.

 

Temporelle

Les plantes sont théoriquement éternelles alors que les objets sont passagers (leur obsolescence est même souvent programmée). Les plantes poussent, germinent, progressent. La « stabilité » d’un objet intégrant des plantes est mise en cause par sa part d’organicité. La prolifération et le parasitage conditionnent son évolution, provoquant altérations, modifications, transformations… Se pose alors à nouveau la question du statut temporel de tels objets, de leur entretien et des relations affectives qui s’établissent avec le vivant. Lors de restauration de jardins anciens, par exemple, on replante des espèces identiques, parfois descendantes de leurs aïeules, au projet original. Elles sont à la fois semblables et différentes. Le respect de l’intégrité esthétique, historique et physique de tels monuments est alors perçu dans une dimension intemporelle bouleversante.

 

Plastique

Envisager les plantes comme un « matériau » intégré aux espaces habitables invite à reconsidérer leurs qualités plastiques et formelles sous l’angle de l’architecture (couleur, transparence, densité, texture, réaction à la lumière, au son…) Ce dialogue entre langage botanique et langage plastique constitue l’intérêt majeur du design végétal.

 

D’usage

Intégrer du végétal aux espaces de vie quotidiens domestiques, aux lieux de travail ou aux espaces commerciaux, consiste le confronter à des principes ou concepts propres à l’architecture contemporaine telles que flexibilité, modularité ou « transformabilité ». Autant de notions éloignées de l’univers des jardins qui fonctionne essentiellement sur des valeurs de pérennité, de stabilité ou de durabilité.

 

Technique

Le développement des techniques de culture hors-sol (essentiellement lié à la production intensive des plantes) permet des imbrications de plus en plus fines et intimes entre végétal et espaces construits. Apprivoiser ces technologies invite à s’interroger sur l’esthétique post-industrielle des machines et équipements. La culture sans terre questionne également les relations d’une flore détachée et libérée du sol avec l’espace : jardins suspendus, flottants, etc. La technologie permet aussi une interpénétration plus poussée du végétal au cœur de l’habitat, faisant suite au principe de juxtaposition prévalant dans les serres, vérandas et jardins d’hiver.

 

Écologique

Collaborer avec des spécialistes des plantes remet en cause de nombreuses idées reçues sur les vertus écologiques des plantes, le plus souvent fondées sur des critères d’un marketing idéologique de plus en plus souvent remis en question. Mieux les connaitre permet, par exemple, de moins les considérer comme des « prestataires de service » chargées de nettoyer ou de dépolluer notre environnement, mais de s’intéresser à leurs qualités vivantes et sensibles afin de les accueillir comme alliées de l’enrichissement de nos cadres de vie contemporains.

 

Éthique 

Plus nous en apprenons sur les plantes, et mieux nous connaîtrions, par comparaison ou assimilation, les rouages de la conscience humaine ? Les plantes nous apprennent plutôt à désapprendre. Elles nous font entrer, comme la mécanique quantique l’a provoqué en bouleversant notre perception newtonienne de la physique, dans une nouvelle ère de relativité, d’humilité et de curiosité de la vie sous toutes ses formes.

 

Responsable

Le végétal est aujourd’hui assimilé à un produit standardisé, manipulé, conditionné pour répondre à des logiques commerciales de marketing et de vente. Le designer réhabilite et reconsidère la plante dans son individualité, sa diversité et son statut d’organisme vivant unique et respectable.

 

Politique

La part verte joue aujourd’hui un rôle politique et géopolitique majeur dans les secteurs de la nourriture, de l’énergie ou de la santé. Les excès liés à ces enjeux – OGM, déforestation, spéculation – condamnent à moyen et long terme l’existence même du règne végétal. Le design végétal s’avère un instrument de médiation, de dialogue et de militantisme. Criez-le avec des fleurs, mais criez-le.

 

Joyeuse

Les fleurs et arbres sont invités traditionnellement à toutes nos fêtes, nos amours et nos célébrations. Avec humour et irrespect, le design végétal joue avec l’espace, les couleurs, les parfums, le plaisir. Il invite à la fête des formes et participe à une joyeuse communion, libre et féconde, dans le sens de la vie.