Végétal design / Patrick Nadeau – Thierry de Beaumont
Editions Alternatives / Particule 14
L’herbier du designer
Texte de Patrick Nadeau

2013

L’architecte et le paysagiste travaillent à l’échelle du jardin, du bâtiment, de la ville ou du territoire, le designer travaille à l’échelle de l’homme et de la plante

 

L’HERBIER DU DESIGNER

Textes Patrick Nadeau / Photos Hervé Ternisien

 

 

                           

 

 

 

 

PLATYCERIUM ALCICORNE

                           

 

Milieu naturel

Platycerium est l’une des plantes les plus étranges et les plus intrigantes que je connaisse. C’est une fougère épiphyte de la famille des Polypodiaceae. On la trouve sous des climats chauds et humides notamment dans les forêts tropicales denses d’Amérique du Sud, d’Afrique, d’Asie du Sud-est, d’Australie et de Nouvelle-Guinée. Elle se fixe généralement aux arbres autour desquels elle déroule un incroyable drapé végétal.

À la manière des choux, elle apparaît uniquement composée de feuilles (pour les fougères, on parle de frondes). Mais la parenté avec les crucifères s’arrête à ce principe d’architecture foliaire, la silhouette de Placyterium nous entrainant vers l’univers plus sensuel et plus sophistiqué des garde-robes féminines, évoquant un corset, un bustier ou une robe fourreau. Les frondes poussent en se superposant les unes les autres suivant une forme de révolution en « taille de guêpe ». Celles du bas s’agrippent aux arbres en enserrant le tronc dans un élégant mouvement de courbes et de contrecourbes tandis que celles du haut se séparent du tronc en dessinant un éventail au pourtour mouvementé et nonchalant favorisant la récupération de l’eau et la photosynthèse. La découpe caractéristique des feuilles a d’ailleurs valu à la plante le surnom de « Corne de cerf » ou « Corne d’élan ».

Milieu artificiel

Platycerium s’acclimate très bien en intérieur. Dans notre univers artificiel et abstrait, cette fougère m’apparait comme une présence organique d’une force inouïe, véritable réminiscence de la forêt primaire. Les différentes matières qui la constituent, feuilles en décomposition, membranes vigoureusement tendues de nervures, pruine blanche et duveteuse protégeant la plante de la lumière ou de l’air trop sec, semblent préserver un monde clos et archaïque. Concentré de nature originelle, cet ovni a la capacité d’irradier l’architecture. Il peut, en étant simplement là, « tenir » ou « consacrer » un espace. S’il possède la capacité d’agir sur l’espace, il tire sa force de la maîtrise du temps et de la faculté qui est la sienne à court-circuiter les étendues temporelles pour nous faire voyager à travers les âges.

 

 

 

 

 

SENECIO HERREIANUS   

 

 

                          

 

Milieu naturel

La plante est originaire de Namibie. On l’imagine ramper, poussiéreuse, sur le sol caillouteux d’un paysage désertique et suffocant. La retrouver pimpante au sortir d’une serre, bien lustrée, toute propre et verte a de quoi laisser perplexe ! C’est donc une Succulente, rampante et tapissante, dont la structure, très lisible, est simplement composée de tiges et de feuilles. En extérieur, les tiges longues et peu ramifiées sont plus ou moins enterrées. Les feuilles, à l’ovoïde glabre terminé en pointe, sont alternées régulièrement le long des tiges. À leur surface, des motifs zébrés fonctionnent comme des fenêtres laissant filtrer la lumière pour la photosynthèse. Entièrement préoccupée de sa survie en milieu aride, la plante se résume finalement à un chapelet de gouttes d’eau. Seuls les embryons de racines adventives rappellent ses origines. Marron, légèrement rougeâtres, délicatement flétris et légèrement tuméfiés, ils confèrent à la plante un soupçon d’organicité.

 

Milieu artificiel

En intérieur, échappant aux souillures de la terre et des intempéries, la forme simple, sinon fruste, de Senecio herreianus suscite un doute : est-elle bien réelle ? Son graphisme stylisé, que n’auraient pas renié les années Pop, en fait une plante atypique et originale. Perles, pampilles, collier, rideaux, stores, les analogies entre la liane et le monde des objets sautent aux yeux. La plante est résolument décorative et suscite le projet, mais la ficelle est trop grosse. J’ai plutôt envie de la penser en termes d’espace, d’envahissement, de densité, de congestion. Combiner des amas, faire des nœuds ou emberlificoter les brins pour retrouver en 3-D dans l’espace intérieur les enchevêtrements que la plante dessine naturellement en 2-D sur le sol africain.

 

 

 

 

SEDUM ALBUM ET SEDUM SPURIUM 

 

 

                            

 

Milieu naturel

Les Sedum ont accédé à la notoriété en s’évadant du monde des jardins ou ils végétaient le plus souvent dans le triste rôle de «couvre sol» pour rejoindre celui de l’architecture en tant que rois des toitures végétales. Dans ce nouveau répertoire, Sedum spurium et Sedum album se disputent la vedette. L’un comme l’autre sont rodés aux conditions extrêmes, leurs origines (zones caillouteuses d’Europe centrale et méridionale, d’Asie occidentale ou de Sibérie) les ayant préparés à faire des miracles. Ils peuvent survivent jusqu’à -20° l’hiver ou complètement sécher en été pour ressusciter l’automne venu. Il est facile d’observer ces petites succulentes de la famille des crassulacées dans leur milieu naturel, lorsqu’elles s’échappent d’un mur de pierres sèches, par exemple. Elles se distinguent par des feuilles épaisses leur permettant de sauvegarder de précieuses réserves d’eau. Ces dernières, alternes, sont ovoïdales pour les album et en pétale charnu pour les spurium.

 

Milieu artificiel

Les Sedum (environ 400 espèces) forment, pour la plupart, des sortes de tapis déployant couleurs, matières et textures sophistiquées. À l’architecte, ils peuvent offrir une grande variété de peaux vivantes et organiques déclinant subtilement les verts, les rouges, les roses, les oranges ou éclatant de couleurs vives en été lorsqu’ils fleurissent. Personnellement, j’aime surtout les intégrer dans des structures plus modestes à l’échelle de l’homme, microarchitectures ou mobilier d’extérieur. Greffés aux objets, ils se soumettent au regard. Quel plaisir alors de plonger, tel un Lilliputien, dans l’univers fantasque des Sedum. Formes pleines et gonflées étirant leurs couleurs sur des surfaces ventrues, constructions géométriques savantes, en rosaces, en grappes ou en épis… C’est la fascination des miniatures qui est à l’œuvre.

 

 

 

 

CLEMATIS MONTANA

 

                          

Milieu naturel
Clematis montana appartient à la légendaire caste des plantes grimpantes. C’est une liane originaire d’Asie (Himalaya, Chine centrale et occidentale) qui dissimule derrière sa dentelle de fleurs tendrement colorée une redoutable énergie. Comme toutes ses semblables acrobates, elle suscite curiosité, émerveillement, voire fascination. Comment se fixe-t-elle à son support (un arbre dans la plupart des situations naturelles) ? Telle est (?) la première question qui se pose légitimement face à toute plante grimpante. Dans le cas de la Clématite, la façon dont elle s’agrippe, sa façon d’exister donc, conditionne toute sa morphologie. Elle se constitue sous la forme d’une d’arborescence entremêlée jusqu’à produire (une sorte d’ ??) énorme pelote toute en nœuds et en vrilles. Chaque nouveau départ – une jeune tige terminée d’une feuille – s’élançant en tournoyant, à la manière d’un petit fouet agile et délicat, jusqu’à trouver un support fixe autour duquel s’enrouler. Sa croissance est rapide, quelques années lui suffisent pour atteindre une dizaine de mètres, soit presque la hauteur d’un immeuble de 4 étages !

Milieu artificiel
Les plantes grimpantes me passionnent par leurs qualités architecturales. La façon dont, quelle que soit l’échelle, elles se laissent, avec plus ou moins de succès d’ailleurs, guider, mettre en forme. Tout l’intérêt du jeu se noue dans l’interaction entre la plante et la structure, entre le vivant et le figé, entre l’organique et l’inorganique. La première manche se joue au moment de la conception, après le choix de la plante, et de la matière du support, quand le dessin tisse des liens. Comment projeter une forme hybride mi-naturelle, mi-artificielle, dont les contours seront flous, le volume aléatoire et la texture en mouvement, à l’image d’un tissu dont la trame et la chaine seraient en instabilité permanente ? Les manches suivantes se gagnent ou se perdent tout au long de la vie du projet quand l’organique défie la matérialité. Taille, palissage, ébourgeonnage, effeuillage… autant de techniques permettent de maitriser la forme, au risque de se révéler bien vaines, au regard de certaines plantes particulièrement vigoureuses comme notre Clematis Montana.

 

 

 

 

TLLANDSIA BUTZII   

                            

 

Milieu naturel

Quand je joue aux devinettes avec mes enfants, les demandes d’indices commencent rituellement par trois questions : Plante ? Animal ? Objet ?

Tillandsia butzii semble sortie des forêts équatoriales pour faire vaciller nos certitudes et mettre en doute tous les critères habituels de classification. Comme l’usneoides, il s’agit d’une tillandsioideae, sous-famille des Broméliacées. On la trouve en montagne entre 1000 et 2300 m dans les forêts du Sud du Mexique, du Panama ou du Costa-Rica où elle vit accrochée aux arbres auxquels elle se fixe par ses racines (qui ont abandonné toute fonction nourricière) grâce à une substance adhésive. En vraie tillandsia, elle ne se nourrit que de l’air ambiant dans une atmosphère saturée d’humidité, à l’ombre des feuillages. L’architecture de la plante, apparemment trop simple, est désarmante. Que dissimule cette rosette bulbeuse rassemblant de longues feuilles fines et ondulantes ? Rien. Après effeuillage d’un spécimen, le mystère perdure : comment et pourquoi ces feuilles restent-elles solidaires ?

 

Milieu artificiel

La capacité d’adaptation de cette plante à son milieu est exceptionnelle. Agéotropique, sa croissance ne tenant pas compte de la gravité, elle peut pousser dans toutes les directions et s’accommoder de situations extrêmes dans la nature, un jardin ou un appartement. En intérieur, sa forme tentaculaire détonne. Ses antennes en mouvement perpétuel à la poursuite du soleil, sa peau verte panachée d’étranges graphismes bruns sur le bulbe, évoquent plus la morphologie d’un animal marin que celle d’une plante verte. La première fois que j’ai introduit une butzii chez moi, réflexe de designer, j’ai immédiatement réfléchi à un support pour la recevoir. En vain. Toutes les solutions paraissaient plus ridicules les unes que les autres et semblaient bafouer son inquiétante et séduisante étrangeté. La plante est donc finalement restée simplement posée, se promenant entre mon bureau, la table basse et l’évier de la cuisine. Installé entre un téléphone, un stylo et une tasse à café, cet objet vivant ouvre des espaces sensibles où plantes et choses ont le même statut, s’intégrant dans un même tout.

 

 

 

 

TILLANDSIA USNEOIDES

 

                            

 

 Milieu naturel  

Les Tillandsias usnéoides sont des Tillandsioideae constituant une sous-famille de la famille des broméliacées. On les trouve essentiellement en Amérique, entre le Chili et la Floride, où elles sont mieux connues sous le nom de Spanish Moss (Mousse espagnole). Ces plantes épiphytes (mais non parasites) vivent le plus souvent sur les arbres, s’accrochant en longues barbes filamenteuses tout au long des branches : silhouettes hivernales, fantomatiques et fantasmagoriques d’arbres des marais paraissant flotter dans les brumes de l’aube. La réalité est moins poétique : lorsqu’ils deviennent envahissants, colonisant par exemple comme en Amérique centrale, des kilomètres de câbles électriques, la population les regarde au mieux comme de fâcheuses mauvaises herbes.

La forme intrigante des usnéoides provient de l’organisation singulière de ses tiges et de ses feuilles fines et sinueuses, difficilement distinguables, composant des guirlandes qui tournent sur elles-mêmes dans un mouvement ample de vrille.

L’originalité des Tillandsias provient de leur mode de vie aérien. Détachées de tout contact avec la terre, elles tirent leur alimentation (eau et minéraux) de l’atmosphère. La surface des tiges et des feuilles est entièrement recouverte de petites valves, mi-poils mi-écailles, qui laissent pénétrer l’eau de pluie ou les gouttelettes de brume ou de rosée à l’intérieur de la plante. Les Tillandsias ont ainsi un aspect duveteux et changent de couleur avec l’hygrométrie. En période de sécheresse, leurs poils écaillés sont plaqués contre le corps de la plante, lui conférant une teinte argentée.

 

Milieu artificiel

Les Tillandsias usnéoides vivent convenablement en intérieur. Les pièces humides et ensoleillées leur ménagent même de véritables petites niches climatiques. En outre, le fait qu’elles ne nécessitent pas de terre pour se développer les rend magiques pour un designer ! Je les vois d’abord comme une matière vivante, sculpturale et ultra légère. Aériennes, tombant du ciel, elles peuvent dématérialiser un plafond, effleurer un sol, frôler des objets ou caresser des éléments de mobilier. Disposées à foison, elles redessinent les volumes et jouent avec l’espace, le floutent, le fluidifient, lui donnent profondeur et transparence. Véritables capteurs de lumière, leurs nuances argentées diffusent et réfléchissent le moindre rayon lumineux. Leurs qualités plastiques sont exaltées par une lumière colorée et douce. Quelques watts leur suffisent pour faire naître des univers féériques, aquatiques et organiques. La matière végétale respire, exhale des odeurs, suscite le toucher. Après brumisation, les Tillandsias diffusent dans la pièce une agréable fraicheur imprégnée d’un parfum musqué. Leur finesse, leur fragilité, leur forme dansante et énigmatique imposent dans notre univers artificiel une véritable présence sensuelle et ludique.

 

 

 

 

CALATHEA MAKOYAMA  Calathea makoyana

 

                            

 

Milieu naturel

Calathea makoyama pourrait être la parfaite incarnation de la plante verte qui végète depuis des lustres sous la fine couche de poussière d’un recoin d’appartement. Et pourtant, quel incroyable sujet ! Venue tout droit des forêts tropicales humides du Brésil, cette plante d’ombre dépose à nos portes l’univers étrange et fantastique des sous-bois. Monocotylédone de la famille des Marantaceae, sa forme tout entière est consacrée à la captation du moindre lumen atteignant les profondeurs de la forêt. Chaque feuille, droite dans ses bottes et taillée en ovale, directement reliée à la souche par une fine tige fonctionnant comme une articulation, est indépendante et possède l’étrange capacité de se déplacer seule pour éviter de faire de l’ombre à sa voisine. La texture foliaire, très picturale est un modèle d’adaptation. Des ovales de couleur, vert côté face et pourpre côté pile, se répartissent en épis le long de la nervure centrale en silhouettant, dans le cadre de la feuille, une petite plante aux contours naïfs. Un maillage de fines nervures relie les macules et organise le fond du tableau. Il est possible qu’avec ce motif de camouflage, Calathea protège de l’appétit des herbivores ses précieuses feuilles. La dernière excentricité plastique se trouve au dos de la feuille où l’on retrouve ces mêmes macules teintées de rouge. Cette couche de couleur en sous-face pourrait fonctionner, d’après certains scientifiques, comme le tain d’un miroir réfléchissant la lumière vers le haut pour la contraindre à traverser la feuille une deuxième fois.

 

Milieu artificiel

Nos intérieurs recèlent aussi des milieux ombragés. Calathea ne peut donc que s’y plaire et nous y séduire par des effets lumineux. Le jeu entre les plantes et la lumière est en effet à double sens. Les stratégies qu’elles développent pour capter l’énergie lumineuse (pigmentation, moirure, iridescence, effet de loupe, microfibres optiques…) transforment en retour le caractère de la lumière qui les touche. Modeler l’ambiance d’un espace en n’utilisant que la matière végétale pour agir sur la lumière, constitue pour le designer une expérience forte et insolite. J’apprécie particulièrement les tonalités irréelles de cette lumière verte plus luminescente qu’éclairante, laissant la part belle au mystère et à l’imaginaire, faisant rayonner les plantes et renvoyant les hommes à leurs origines océaniques.